dimanche 13 mars 2016

Chasser le blanc : Letters home (1984), Chantal Akerman/Sylvia Plath



"Toutes les grandissantes visions de beauté et de monde nouveau que j'éprouve, je les paie de véritables douleurs d'enfantement."
Sylvia Plath à sa mère en 1956

Vu Letters home de Chantal Akerman, captation vidéo de la pièce de Rose Leyman Goldenberg d'après la correspondance de Sylvia Plath avec sa mère, mise en scène par Françoise Merle et interprétée par Delphine Seyrig et sa nièce, Coralie Seyrig. J'aurais pu rater ce film comme je rate un nombre incalculables de ressorties mais je crois que l'association Plath/Akerman rendait la séance plus qu'impérieuse.
Quel est mon rapport à Akerman ? Distancé et admirateur, je crains Akerman comme je crains trop d'heures de solitude, comme je crains toutes pensées dures, véritables, éprouvantes. Je me suis un moment obligée à voir ses films, parce qu'ils sont douloureux à regarder : non pas ennuyeux, simplement éprouvants, tristes. Il y a en eux trop de vérités pénibles, trop de lucidité mélancolique, ça agit comme une brûlure. Et je pourrais dire exactement la même chose de Sylvia Plath, mais peut-être y a t-il chez Plath quelque chose de plus dansant au bout de sa mélancolie, un sourire de folle.

La séance devait être présentée par Antoine de Baecque qui n'a finalement pas pu venir et j'y ai vu comme une coïncidence : non, un homme ne présentera pas cette séance. C'est complètement absurde, mais ça m'amuse de voir la chose ainsi. Et peut-être que parfois les hommes doivent reculer pour que des films comme ça apparaissent. Un film d'Akerman, un écrit de Plath, c'est toujours d'abord un territoire qu'elles décident de circonscrire (la chambre), et on dit aux autres de ne pas en franchir la limite. Mais peut-être cela vaut-il pour toutes les oeuvres, dans ce cas ce que je dis est de l'ordre d'une intuition un peu bête.
De la vie de Plath j'en connaissais suffisamment les grandes lignes pour me repérer : les études brillantes, les nouvelles dans les magazines féminins, la carrière universitaire, Ted Hugues, les enfants, l'envie de trouver une maison et de travailler, et la dépression qui n'est que comme une interférence, quelque chose venant parasiter un emploi du temps maîtrisé. Aucun romantisme, toujours le travail, écrire écrire écrire, "écrire comme une folle" dit-elle dans ses lettres. Beaucoup de détails pragmatiques, un peu comme Une chambre à soi de Woolf : d'abord parler des conditions matérielles, de ce qu'il faut réunir pour pouvoir travailler, ce qu'on ferait de son argent une fois que la célébrité viendra. L'achat d'un beau manteau d'hiver, l'achat d'une maison, les cadeaux qu'on pourra faire à sa mère, l'indépendance économique.
Toute la première partie de La cloche de détresse se déroule ainsi dans la matière d'un voyage à New-York et d'un séjour dans la rédaction d'un grand magazine de mode. Puis peu à peu l'éblouissement de la blessure, l'isolement progressif, la décharge électrique de la folie (je suis tombée par pur hasard, récemment, sur le livre de Gwenaëlle Aubry sur Plath, je l'ai saisi chez Gibert sans savoir qu'il parlait d'elle puisque le titre est Lazare mon amour, elle parle du versant électrique de Plath, il faudrait que je lise ce livre).
 Cette qualité de blanc qui surgit de l'oeuvre de Plath, non pas le blanc serein mais le blanc de la brûlure, ce quasi coma de l'âme. Et le noir de l'écriture semble être le seul à pouvoir la sauver de ce blanc.

Le film est magnifique, comme tout grand film qui part d'un dispositif théâtral, ça bouge et ça vibre. D'abord les visages de Delphine et Coralie Seyrig tout beaux et maquillés, contredits par moments par les yeux mouillés de chagrin. La douceur décharnée du visage de Delphine Seyrig, avec cette voix distinguée de maîtresse, émue et intelligente, cette apparition fantastique qu'elle incarnait déjà chez Truffaut, Madame Tabard, déjà elle-même toute habillée de blanc dans son tailleur en tweed (je crois), mangeant une poire délestée de sa peau, une poire blanche, devant le pauvre Antoine Doinel qui n'en revient pas.
L'extrême souplesse d'abord, d'une correspondance transformée en pièce de théâtre, de la mise en scène de Françoise Merle à quoi vient se surajouter celle d'Akerman. Toutes choses belles dans le film, s'appuie sur une autre, est épaulée par le travail d'une autre. La beauté du film tient à ce qu'il arrive à déclencher dans nos têtes un autre film, celui des images que provoquent en nous la correspondance sans pour autant nous désintéresser de ce qu'il se passe sur scène : nous sommes rivés aux deux Seyrig. Il y a donc le film bel et bien là, et le film dans nos têtes : Plath et sa mère. La cyclothymie de Plath qui s'effondre alternativement de bonheur et de mélancolie. Un jour elle se croit invincible, le lendemain elle ne pense qu'au suicide et tout est laid autour d'elle. Toujours ces allers et venues, entre l'esprit et la matière. C'est-à-dire : l'idiotie de la matière qu'on n'arrive plus à informer par son propre esprit (la dépression), et puis les envolées où elle se dit "pleine de poèmes", d'un seul coup, trop d'esprit et le retrait de la matière. Invincible ou vaincue, et entre les deux, pas vraiment d'autres possibilités.

Dans la folie et le travail se constitue à peu près la même chose : une solitude, un cogito que j'aime appeler ici féminin. Le travail, l'écriture, c'est cette ligne droite, inexorable, qu'on poursuit pour ne pas tomber, qu'on trace par dessus ce qui s'effondre. C'est la vie et les aléas de Plath : les échecs, Ted Hugues qui rencontre une autre femme, la vie domestique trop dure à assumer toute seule. Cette vie toute simple à quoi elle aspire, dénuées d'anecdotes romanesques, parce qu'elle semblait ne prétendre qu'au bonheur et au travail, à quelque chose de solide et lumineux. Je suis très émue devant cette vaillance qui à je ne sais quoi d'auto-persuasif dans les lettres de Plath, devant cette misère féminine qui se retourne en splendeur, cette affection entre une mère et sa fille, ces mots d'amour qui sont comme une étreinte, une étreinte qui permet à Plath de ne pas tout à fait s'effondrer. Comme si une étreinte servait d'abord à retenir quelqu'un d'une chute. Plath ne cesse de désirer avoir une présence à ses côtés, quelqu'un pour la soutenir. La voix rassurante, plate et chaude de Delphine Seyrig, celle riante et enthousiaste de Coralie Seyrig, peinent ici à masquer le gouffre que creuse les mots. Parfois la musique recouvre, submerge le texte qu'on peine à entendre.

La dernière lettre lue par Seyrig finit de lier ensemble Akerman et Plath, de défendre la chambre contre le monde, l'esprit contre la matière. Plath parle d'arpenter le monde, de connaître les gens, mais tout porte à croire qu'elle parle moins de voyages que d'expériences intérieures, fictionnelles, elle parle d'un oeil intérieur. La lettre est magnifique parce qu'elle est traversée par une euphorie inquiète, toujours déjà vacillante, détraquée, un instinct de conservation et d'amour de soi qui se fissurent à la phrase d'après, une envie d'englober le monde avant qu'il ne vous dévore. On écoute ces mots avec l'impression de voir tomber le soleil au milieu du texte et du visage de Seyrig, hop un nuage passe, puis la lumière revient. Le texte est une zone d'intempéries, à l'humeur indécidable. Alors oui peut-être que ce blanc est cette zone dans laquelle prend place l'écriture, sa condition. Et qu'écrire est moins une façon de se préserver de ce blanc que d'y tendre une corde par-dessus : on s'en préserve tout en l'arpentant, avec toujours le risque d'y tomber. Quelque chose entre un enfantement et une mort.

"A partir d'aujourd'hui j'ai décidé de tenir un journal, simplement un endroit où écrire mes pensées et mes opinions. Quand je dispose d'un moment, d'une manière ou d'une autre, il faut que je préserve et retienne le ravissement d'avoir dix-sept ans. Chaque jour est si précieux, je suis infiniment triste à l'idée de tout ce temps qui fond et s'éloigne de moi à mesure que je grandis. Le moment le plus parfait de ma vie c'est bien maintenant. Je ne me connais pas moi-même, peut-être ne me connaîtrai-je jamais, mais je me sens libre, dégagée de toute responsabilité. Je peux encore monter dans ma chambre personnelle où mes dessins sont accrochés au mur et des photos au-dessus de ma commode. Une chambre qui me convient, pas encombrée, paisible. J'adore les lignes calmes des meubles, les deux bibliothèques remplies de livres de poésie et de contes de fées rescapés de l'enfance. Toute ma vie je veux être un observateur, je veux être affectée profondément par la vie mais jamais être si aveuglée que je ne verrais pas ma part d'existence avec humour, sous un jour oblique.
J'ai peur de vieillir, j'ai peur de me marier. Épargnez moi les trois repas à préparer chaque jour. Épargnez moi le train-train, la routine implacable. Je veux être libre, libre de connaître les gens et leurs milieux, libre d'aller dans les diverses parties du monde. Je veux, je crois, être omnisciente. Je crois que je voudrais qu'on m'appelle la fille qui voulait être Dieu. Peut-être suis-je destinée en réalité à être classée et étiquetée mais je m'insurge contre ça. Je suis moi. J'aime ma chair, mon visage, mes membres. Je me suis construit mentalement une image idéalisée et superbe de moi-même. Cette image, exempte de toute tâche, n'est-elle pas le véritable moi ? La véritable perfection ?"

Letters Home de Chantal Akerman Extrait from ZeugmaFilms on Vimeo.

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